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 N°24 - Idée cadeau et voyage au bout de la nuit - Shura



Idée cadeau et Voyage au bout de la nuit

Clics. ••• Petit magasin de photographie dans le centre-ville. Théâtre de biens des scènes de vie.
Tout d’abord cet homme, qui vient pour faire développer les photos de son dernier voyage à Rome. Il ignore encore que la moitié seront flous et que sur l’une d’entre elle, il verra la personne qui a volé son téléphone. Dommage de ne pas les avoir fait développer avant.
Ensuite, cette femme qui vient récupérer les photos de son mariage. Une bien jolie cérémonie, très classique. Avec des photos toute à leur image : d’un classicisme affligeant. Aucune originalité, aucune fantaisie. Mais c’est ce qui avait été commandé. Donc c’est ce qui a été réalisé.
Au milieu de tout ça, Sirius. Sirius et son sourire pour accueillir les clients. Sirius et ses conseils. Sirius et sa curiosité maladive. Il prenait un malin plaisir à développer les photos. Observer ces inconnus dans des contextes aussi variés que surprenant. Partager avec eux un moment privilégié sans qu’ils ne le sachent. Comme avec cette femme qui a pris des photos coquines pour son copain, sans penser qu’elles seraient forcément vu par lui. Pourtant, il faut bien quelqu’un pour développer. Pour vérifier. Pour donner. Mais non, les gens ne pensent pas à ces étapes. Ou plutôt, ils ne veulent pas y penser.
Tant pis pour eux.
Tant mieux pour Sirius.
Ainsi, il peut à loisir découvrir leurs vies au travers de papier glacé de mauvaises qualités. Une photo peut en apprendre tellement sur une personne. Sur sa vie. Ses habitudes. Mais ça, ils l’ignorent tous. De toute façon, ça ne vaut pas le plaisir d’une mise en scène et d’un corps consentant. La joie de voir l’aboutissement d’un travail réfléchi, préparé, puis réalisé avec succès.
La photo est devenue un objet ordinaire auquel les gens ne prêtent plus attention. Elle est dénigrée par beaucoup. Ou aduler sous sa mauvaise forme.
Aucune invention à ce jour n’a été pire qu’instagram aux yeux de Sirius.
Le partage de photos est devenue une habitude. Photographier, une manie. On photographie tout, sans raison. Juste pour le plaisir de photographier de partager. Juste parce que c’est ‘esthétique’.
Esthétique mon cul.
Qu’est-ce qu’il y a de beau dans un plat de pâtes, sérieusement ?
A cause de tout ça, le travail comme celui de Sirius n’était pas reconnu à sa juste valeur. Personne ne voyait l’effort et la mise en scène mis en œuvre pour exalter la beauté du corps humain dans son plus simple appareil.
Heureusement certains se prêtaient encore au jeu. Certains comprenaient Sirius. Comme Basil. Basil. Le beau Basil dont certaines photos prônent fièrement au mur de la boutique. Des photos de son dos, essentiellement. Où son visage n’est pas visible. Que les gens apprécient le corps sans l’associer à un visage. A une image concrète. Aucun intérêt autrement.
Cling. Le carillon de l’entrée. Sourire.

- Bonjour monsieur, puis-je vous être utile ?

Le client avant tout.
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Idée cadeau

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Qu’est-ce qu’il foutait-là ? C’était une question qui tournait en boucle depuis qu’il était partit de son appartement. Il avait la gueule d’un déterré, encore épuisé de la veille, à trainer sa carcasse à Pilgrim Village. Bon d’accord, il avait peut-être une bonne raison pour errer ici tel un fantôme. Il pestait contre lui-même, implorant sa bonne conscience de reprendre les rênes de sa raison. Non, ce photographe ne lui avait pas tapé dans l’œil. Oui, il allait faire demi-tour et non, il n’allait pas dépenser du fric pour lui alors qu’il arrive tout juste à payer son appartement… Bon cela dit, il était plutôt vénale en faites puisque son loyer, il pouvait le payer largement avec toutes les petites combines qu’il accumulait jusqu’ici. C’est d’ailleurs pour ça que ses pas ne se sont pas arrêtés et qu’il continuait à marcher en direction de la boutique de photo. Ça et aussi le fait qu’il se mentait à lui-même. Mais ça, ce n’était pas une première nouvelle. Comment il sait qu’elle était ici ? Eh bien, ça allait peut-être faire un peu stalkeur, mais il avait “malencontreusement” suivit Ethan jusqu’ici… Pure curiosité professionnelle, la moindre des choses quand on s’attache à quelqu’un, c’est de connaître un minimum sur lui à commencer par ses habitudes et ce qu’il aime. Shura n’était pas un grand féru de photographie. C’est tout juste s’il se servait de l’appareil inclut dans son portable et encore, c’était en cas d’extrême nécessité ou pour s’assurer d’avoir un visuel sur quelque chose. Alors oui, son chat Sans prenait les trois quarts de l’album sur son téléphone, mais il l’aimait son chat, ok ? Ce n’était plus un secret pour personne, Sans prenait la place du gentil coloc’ pas chiant qui se pointe uniquement dans les heures du repas et pour dormir. Sachant qu’un chat dort 14h par jour en moyenne, il était définitivement loin d’être chiant.
D’où le mérite d’avoir la place tant désirée du fond d’écran de portable en compagnie de sa meilleure amie Katarina. Elle avait une bouille adorable avec Sans sur sa tête. Difficile à croire que tous les trois –en incluant le chat- avaient la main très verte et qu’ils subvenaient encore à leur besoin grâce à ça. Enfin cela dit, Sans n’était pas vraiment l’objet de sa visite donc inutile de faire une longue tirade bourrée d’explications dessus, passons.

Après une bonne demi-heure de marche, Shura avait fini par arriver devant la boutique. Il avait pris les dernières bouffées de sa cigarette avant de jeter son mégot par terre pour entrer. Il avait beau se montrer sombre et avec son indécrottable humeur de chien, cela ne l’empêchait pas faire un minimum bonne figure. Il errait dans cet endroit avec une incapacité à se situer ou bien des connaissances à mettre en œuvre pour s’aider. Il ne comprenait pas cet art. Il ne comprenait pas comme on pouvait aimer figer une image dans le temps plutôt que d’apprécier le fait de la voir évoluer au grès des saisons. Le russe ne savait pas. Tout comme il ignorait vers quoi se tourner. Il regardait autour de lui, analysait les photos exposées qui lui rappelaient non sans mal quelqu’un. Il n’avait pas répondu immédiatement au tenancier, ne sachant quoi lui répondre. Oui, il allait sûrement lui être utile à s’y retrouver, mais pour ça il faudrait qu’il se fixe sur ce qu’il cherche exactement. Il l’avait fixé une seconde à tout casser de ses yeux verts. Il aurait mieux fait de prendre ses lunettes de soleil pour planquer les cernes. Non pas que le regard des autres le dérangeait, mais c’était utile la plupart du temps pour esquiver les commentaires plus ou moins sympathiques. « Bonjour, c’est possible. Je cherche un cadeau pour … Un ami ». Au fur et à mesure de sa phrase, il avait détourné son attention sur les différents appareils exposés. Qui coûtaient un bras au passage, c’était assez monstrueux et effrayant.

« J’y connais rien, c’est pour lui offrir un appareil photo neuf ». On ne peut pas dire que secouer l’actuel pour le reprendre d’une bande de voleurs de pacotilles l’ait aidé à se sentir mieux. Mais, le russe n’avait pas fait part de ce détail. Après tout, le vendeur n’était pas obligé de tout savoir pour le conseiller. « C’est son gagne-pain, donc quelque chose d’assez performant et qui tient la route, vous auriez ça ? ». Son ton était plus ou moins posé, sans aucuns excès et avec un léger accent mais quasiment inaudible contrairement à lorsqu’il n’y fait pas attention. Mais cela se sentait dans son timbre de voix qu’il n’était pas spécialement à l’aise ici. Parce qu’on ne va pas se mentir, avant de rencontrer Ethan, il ne s’intéressait pas vraiment à la photo. Pas du tout même. C’était un loisir à ses yeux, de temps en temps une nécessité pour retenir une image ou un visage, mais il ne préférait pas s’engager dans le débat avec des personnes qui en ont fait leurs vocations.
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Idée cadeau et Voyage au bout de la nuit

Et il sourit... •••Chaque client sortait Sirius de sa léthargie. Quelque chose de nouveau. Quelque chose à étudier. C’est ce qu’il fit dès que l’homme passa la porte de sa boutique. D’autant que pour une fois, avant même d’ouvrir la bouche, il l’intéresse. Il a ce quelque chose qui ne cadre pas avec la société. Ce quelque chose que cherche Sirius pour ses modèles. Sans s’arrêter sur son visage, il observe son corps. Son allure. Son attitude. Oh oui, cet inconnu lui plaisait beaucoup.
Mais dès qu’il eut ouvert la bouche, Sirius revient à la réalité. A son travail. Pas à ce qu’il aimerait faire. Ah oui. C’est vrai. Il devait le conseiller et vendre son matériel.
Le sourire sur son visage était à peine forcé. A peine.
Un cadeau donc. Tellement classique. Tellement basique. Il le décevait. Pour un peu, Sirius pourrait presque perdre son intérêt pour lui. Presque. Toutes les personnes qui passaient le pas de la porte venait pour faire des cadeaux. Ou alors pour un mariage. Ou pour des photos d’identité. Rien d’original. Rien pour exciter la fibre artistique du photographe.
Un léger soupire pu même se faire entendre d’entre les lèvres de Sirius. Toujours la même chose…
Jusqu’à cette phrase. C’est pour lui offrir un appareil photo neuf. Voilà qui était tout de suite beaucoup plus intéressant. En plus, c’était son métier, de plus en plus intéressant.
Continue de parler. Tu as réussi à capter l’attention de Sirius. La preuve, il te regarde à présent dans les yeux. Bravo à toi.
Bien sûr. Après, le modèle dépendra de deux choses.
Petit suspens inutile, mais nécessaire dans la situation. Juste pour le plaisir. Suspens extrêmement court, par la même occasion.
Votre budget et l’utilité qu’il en aura.
Forcément. La base. Un appareil à cinq cents euros, ou un à cinq cents de plus n’ont pas la même qualité. Il devait au moins avoir conscience de cela. En règle général, même, la première chose que les clients annonçaient était leur budget. L’argent qu’ils pouvaient mettre dans la chose. Jamais assez aux yeux de Sirius. Les gens ne savent rien. Jamais. Ou bien ils pensent avoir toujours raison. Raison pour laquelle il ne supportait plus les clients qui demandaient conseils. La plupart s’attendent juste à être réconforté dans l’idée qu’ils se sont fait. Idée très souvent fausse. Mais ce nouveau client n’avait pas l’air de faire parti de cette catégorie de personne.
Je m’explique : ce ne sont pas les mêmes appareils – ou du moins, les mêmes objectifs – si l’on souhaite faire du portrait, du paysage, de la macro… Vous savez ce qu’il fait ? Sinon, si vous avez son nom, je peux aller voir dans la base de donnée s’il n’est pas déjà venu. En regardant ses anciens achats, nous pourrons savoir quel genre de photographie il fait.
Le speach habituel. Avec un poil plus d’entrain peut-être. Pour une fois, Sirius était motivé. C’était déjà énorme. Il faisait son maximum pour être clair et pour aider. Aider. Une chose dont il n’a clairement pas l’habitude. Lui, il est plutôt du genre à laisser les gens crever la gueule ouverte.
Vous êtes son modèle ?
Une question qui paraît innocente mais qui est loin de l’être. Sirius en profite pour tâter le terrain. Voir vers où il peut aller.
Il cherche à connaître l’autre.
Pour le meilleur comme pour le pire.
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Shura ne s’était pas arrêté sur cette analyse de la tête au pied de la part du vendeur. Et heureusement pour ce dernier d’ailleurs, car deux chances s’offraient à lui : soit le russe ne l’aurait pas bien pris, soit il aurait fait demi-tour. L’un comme l’autre, son inattention valait peut-être pour le mieux. Les mains dans les poches de sa veste, il était venu sans réellement savoir ce qu’il voulait. C’était con, lui qui n’aimait pas traîner dans les magasins. Il y entrait d’un pas déterminé avec ce qu’il voulait déjà en tête pour passer plus vite par l’étape caisse. Mais là, ce n’était pas le cas. Il tournait dans le magasin en espérant se débrouiller par lui-même. Pour lui, ces appareilles étaient tous les mêmes et il n’avait aucune idée de ce qui pouvait les différencier. Il en était agacé, levant les yeux en direction du plafond. Un cadeau, non mais quelle idée à la con aussi. Il ne fait pas de cadeaux en temps normal, loin de là même. Ou alors, ça ressemble à des cadeaux empoisonnées genre clown rebondissant enfermé dans une boite. Shura faisait de son mieux pour ne pas trop-trop grogner sur le vendeur. Déjà qu’il avait l’air bizarre avec ses valises sous les yeux. Faut dormir la nuit. Enfin, non. C’est plutôt drôle comme phrase, parce qu’il dort quasiment quatorze-heure par jour et pourtant, il en a aussi des cernes. Mais elles étaient moindres ! Ses doigts étaient passés sous ses lunettes pour se frotter les yeux. Pourquoi ? Aucunes idées. Une envie soudaine. Il n’aimait pas être dans un milieu inconnu. Il préférait largement se complaire dans son domaine de compétence.
Cependant, il était important de noter que le junkie essayait de lui mâcher le travail. Lui non plus n’avait pas spécialement envie de parler photo, mais c’est seulement maintenant qu’il avait remarqué cette façon qu’il avait de le dévisager. Le brun avait l’impression d’avoir foutu les pieds dans un coupe-gorge. C’était le calme de son interlocuteur qui le rassurait. Il ne serait pas l’expliquer, mais hormis ses cernes énormes et sa curiosité, il ne lui trouvait rien d’alarmant. D’où le fait qu’il avait enfin cessé de faire les cents-pas dans le magasin pour se figer à un mètre du comptoir. « Le budget, c’est pas le souci. Après j’avouerais que ça m’arrange si y a moyen de payer en plusieurs fois ou de négocier. Parce que si ça tape dans les milles euros, je vais avoir du mal à les recouvrir. Et je comptes pas m’arrêter de vivre pour un cadeau ». Ce dernier mot semblait arracher de sa gorge, sa tête se penchant dans la direction opposée. Faire bonne figure, c’est tout ce qui le motiver. Qui sait, peut-être qu’il y gagnera en retour ? « Il reste souvent planter devant les murs pour prendre des … Fissures en photo. Alors hormis s’il est inspecteur des travaux finis, je pense qu’il fait de la macro. Il aime bien les détails. Je n’ai pas son nom de famille, mais il s’appelle Ethan. Et oui, il est déjà venu ici. Un grand, brun, élancé ». Ça ne fait pas stalkeur du tout, non. Ce n’est qu’une impression… Ou peut-être pas. Il espérait quelque part que ce vendeur ne pousse pas la question plus loin, parce qu’il se voyait très mal lui expliquer comment il peut assurer une telle affirmation.

Par contre, la question suivante le laissait dans la perplexité. Shura fronçait du nez, ses doigts se crispant à l’intérieur de ses poches face à ce qui était, pour lui, une question sans réponse. Il n’était pas trop con, il se doutait bien de ce que “être modèle” voulait dire, mais il ne s’attendait pas vraiment à sauter du coq à l’âne en si peu de minutes. « Hm, non pas du tout. Enfin, je … Je ne pense pas que l’avoir autorisé une fois à me prendre en photo fait de moi son modèle. Non-non, vraiment pas. Je suis … un ami. Juste un ami ». Un rire nerveux, des phases saccadées et une nervosité qu’il masquait avec un air sarcastique, le russe repensait à sa petite farce. Il avait failli effacer cet unique cliché, mais il s’était ravisé en estimant que le ciel n’allait pas lui tomber sur la tête s’il la lui laissait. Merde alors, il avait l’impression de s’enfoncer. Du coup, il s’était remis bien droit, jouant avec le briquet dans sa poche pour occuper ses doigts. Ils étaient tellement habitués à ce qu’il y ait une cigarette entre eux qu’ils étaient totalement démuni sans. « Vous êtes curieux, dans les deux sens du termes. Pourquoi cette question ? ». Il était à la fois poli et tranchant, laissant sa logique travaillait pour déduire qu’est-ce qu’était quoi sur les étagères.
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Idée cadeau et Voyage au bout de la nuit

Arrêt sur image. ••• Tout dans l’attitude de Sirius respirait le je-m’en-foutisme. Absolument tout. Sa position. Sa respiration. Son regard. Pourtant, dès qu’il avait commencé à parler, il s’était ressaisi. Comme un mauvais réflexe trop tenace. Il voulait se donner un genre qui n’était pas le sien. Se faire passer pour ce qu’il n’était pas. Autant il était calé en photo, autant il était très mauvais quand il était question de jouer un rôle. Ce n’était pas lui. Ce n’était tout simplement pas lui. Mais au milieu de tous ces appareils, au milieu de tous ces objectifs, de ces bagues et de ses trépieds, il se sentait à son aise. Mais pas encore assez pour se laisser aller complètement devant cet homme, il fallait croire. Pas assez pour se laisser aller devant qui que ce soit. Le problème de toute une vie. Sirius et le lâcher prise. Deux choses incompatibles pour le moment. De toute manière, il ne s’intéresse qu’à lui. A lui et aux corps des autres. Peu importe leurs envies. Leur désir.
Sirius divaguait complètement.  
Il laissait son esprit vagabonder, n’écoutant qu’en partie ce que disait son client. Suffisamment pour notre les points importants, malgré tout. Le budget, on s’en branle, mais si ça dépasse 4 chiffres, payer en plusieurs fois. Une demande en somme logique. Rien qui ne sort de l’ordinaire. Mais il était près à mettre de l’argent. Ce qui était une bonne nouvelle. Enfin, plus pour le propriétaire de la boutique que pour lui, en fait.
Un cadeau. Encore ce mot. Décidément, il devait y tenir. La question était, à quoi ? Au fait de faire un cadeau, ou à la personne à qui il souhaitait le faire ? Une idée qui dépassait complètement Sirius. Il n’avait jamais reçu de cadeau. Il n’en avait jamais fait. Il n’en comprenait pas l’intérêt, tout simplement. Un peu à cause de sa mère, il fallait bien le reconnaître. Un peu étant un euphémisme. Maman Brown était tellement pleine de tendresse envers son fils aussi, il faut dire.
Ironie quand tu nous tiens.
Macro. Ethan. Brun. Elancé. C’est noté. Très bien. Avec ces informations en poche, Sirius se rapprocha de l’ordinateur de la boutique. Une vieille antiquité qui fonctionnait encore par pur miracle. Il s’attendait à ce qu’il lui explose entre les mains à tout moment. Et à chaque fois, la vieille carcasse de cette machine le surprenait à tenir bon. Elle faisait un boucan d’enfers en chargeant la liste des clients de la boutique. Mais au moins, elle l’affichait.

-Ethan O’Leary, c’est ça ? Il correspond au niveau de la fiche. Ce qui est bien, c’est que du coup, j’ai aussi la liste de ses achats récents. Donc…

Sirius quitta le poste pour s’approcher des rayons et attraper un modèle ainsi qu’un objectif qu’il tend à son client.

-Je pense que ça pourrait correspondre.

Par contre, la réaction du jeune homme fit sourire Sirius. Il sentit sa crispation. Avait-il abordé un sujet sensible ? Pourtant, c’était naturel pour lui de poser la question. Aussi parce qu’il était plus porté photo portrait que paysage.
Un ami. Juste un ami. Sirius secoua la tête par réflexe. Non, un modèle n’était jamais Juste un ami. C’était une personne inspirante. Qui dégageait suffisamment quelque chose pour soit pour que l’on souhait l’immortaliser. Que l’on en garde à jamais une trace. Chez Sirius, c’était la façon dont un corps lui parlait. Lui racontait quelque chose. Comme l’attitude de l’autre homme le faisait actuellement. Mais si cela lui faisait plaisir de penser qu’il n’était qu’un ami avec cet autre photographe… Pourquoi pas. Pour Sirius, c’était juste impensable. En tout cas, du point de vue du photographe.

-Curieux ? C’est possible.

Tout en parlant, le regard de Sirius se perdait sur le mur, à regarder les photos qu’il avait pris d’autres. Des hommes. Des femmes. Il se souvenait de chacun d’entre eux. Il attrapa l’une d’entre elles, un peu en hauteur. Un dos nu, couvert de taches de rousseurs. Basil. Qu’il aimait le photographier. Sous tous les angles. De toutes les manières possibles. Basil était l’exemple parfait que ce n’était pas une relation d’amitié qui liait un modèle à son photographe.

-Je suis aussi photographe. Je fais plus dans le portait. Enfin, portait… *Sirius tendit sa photo à son client* En tout cas, je me sers de modèle vivant. Et je me faisais la réflexion que vous feriez un excellent modèle. Enfin, je pense. Donc, si vous étiez le modèle de votre ami, j’aurais peut-être pu tenter ma chance pour vous demander d’être le mien.

Le culot. Il n’y a que ça de vrai, pas vrai ?
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Il y avait une certaine tension palpable dans l’air. Mais pas le genre de tension capable de faire couler la sueur sur le front à cause de l’angoisse. Plutôt du mal être. La même tension que l’on ressent lorsqu’un regard insistant sur sa personne se fait sentir. Shura faisait de son mieux pour l’ignorer, mais ça le faisait grogner plutôt qu’autre chose. Ses dents se serraient entre elles, et ses yeux avaient fini par se fermer. Vivement qu’il parte de ce foutu magasin. Quelle idée aussi il avait eu de mettre les pieds ici. Le slave avait croisé les bras, tapotant ses doigts sur son coude. Il essayait d’être à la fois vague et précis, véritable challenge lorsqu’on y pense, pour faire un portrait du destinataire pour son cadeau. C’était une petite ville, il ne devait pas y avoir quinze mille photographes à Bray. Et si c’est le cas, il faut s’inquiéter. Shura attendait, et lorsque le vendeur avait bougé de son comptoir pour rejoindre les étagères qu’il contemplait avec indécision, il avait fait un pas en arrière pour lui laisser la place d’exercer. Il avait pris ce … truc dans les mains en faisant attention tout de même à ne pas le faire tomber. Ça serait dommage de le casser avant même l’avoir acheté. « J’peux que vous croire sur parole » avait-il lâché en faisant des allers-retours avec son regard entre l’appareil et le vendeur.
Il ne disait pas ça d’un air embêté, mais plutôt comme une évidence à laquelle il faisait face. Cela dit, il sentait que ça n’allait pas s’arrêter là. Ce n’était pas difficile, le curieux relevé l’avait mis sur la voix. Un sourcil haussé, il le regardait décrocher l’une des photos dont il ne comprenait pas trop l’intérêt. Une histoire de photographe, de passion, d’artiste, tout ce qui pouvait lui échappé donc. Il l’écoutait tout en détaillant le cliché qu’il tenait entre ses mains et dont la silhouette lui rappelait vaguement quelqu’un. Shura avait jeté un regard au vendeur avant de prendre le cliché qu’il lui tendait. Bien, qu’est-ce qu’il voulait qu’il en fasse ? Ou plutôt, qu’est-ce qu’il devait comprendre ? Le russe avait manqué de s’étrangler avec sa propre salive quand il lui avait fait ça … Proposition. Ses yeux s’étaient arrondis et il ne voyait pas en quoi il pourrait faire un modèle excellent.

« Et donc ? » Réponda-t-il en rendant la photo à son propriétaire.  Il avait eu un moment de réflexion. A en juger par la photo, ça n’avait pas l’air bien difficile de faire modèle. Et si c’était payé, il pourrait considérer ça comme un boulot, non ? Un boulot qui se rapproche de la profession d’Ethan qui plus est. Donc, une voix pour se rapprochait encore un plus de lui. Perspective plaisante … Il balayait ses pensées de son esprit. Ce n’était pas le moment de divaguer dans des rêveries ! Surtout que le vendeur –dont-il ne connaissait toujours pas le nom- lui semblait de plus en plus bizarre. Pour rester poli, et ne pas dire “louche”. « Admettons que j’me dise “pourquoi pas”, est-ce que c’est payé ? C’est considéré comme un boulot ou pas, modèle ? ». Shura avait trouvé l’intérêt qu’une telle expérience pourrait lui apporter. D’autant plus que le vendeur était assez culotté, c’était une qualité qu’il appréciait en temps normal déjà pour recruter ses sous-fifres. Le pourquoi pas était une possibilité qu’il envisageait en effet, mais qu’il avait placé en subjonctif. En vérité, il y avait bien trop de critères à prendre en compte et cela pouvait être aussi une mauvaise blague de ce type pour le pousser dans ses derniers retranchements. Autant dire que Kochtcheï était prudent sur ce coup-là. Surtout qu’il avait bien énoncé qu’il aurait pu lui proposer si il était déjà le modèle d’Ethan. Or, ce n’est pas le cas.

Question piège ou pas, alors ? Le slave creusait la piste d’un travail facile pour avoir au moins un job correct et légal à présenter à son … ami. Cela sera toujours mieux que de dire qu’il était dealer, voleur et passeur. Plein de choses en –eur pas forcément légal du point des autorités. « Hm… J’peux vous dire un truc franchement ? J’ai pas les moyens de me payer les deux : l’appareil et l’objectif. Mais vous avez de l’audace, et ça me plait. J’me demande si j’pourrais pas payer l’objectif en faisant votre…modèle là… ». L’hésitation était détectable dans sa voix. De toute façon, en matière d’arnaque, ça pourra jamais être pire qu’avec le trafiquant d’organe. Donc autant essayer. Puis si ça ne lui plait pas, il n’aura qu’à se débrouiller autrement pour payer. « Comment tu t’appelles ? Quitte à bosser ensemble, je vais te tutoyer, je te préviens ». Puis même, il préférait tutoyer. Ça vieillissait tellement le tutoiement. Et quand ça ne vieillit pas, ça fait snobinard, Kochtcheï n’aimait pas du tout.
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Idée cadeau et Voyage au bout de la nuit

Tu l’aimes pas vrai, Sirius ? •••  Tu l’aimes ton boulot. Il te fait voyager. Il te fait découvrir de nouveaux horizons. Sans pour autant sortir de ta cabine. Tu es dans ton élément. Comme un poisson dans l’eau, à sourire. Tu souris au monde. A ton client. Tu sais que tu le mets mal à l’aise - tu sens le malaise peser dans la pièce. Tu l’apprécies. Tu t’en délectes. C’est lui que tu cherches à piéger dans tes photos. C’est lui que tu attends dans ton quotidien. Tu sais que ta présence seule le provoque, ce malaise. Qu’il suffit que tu poses un regard sur quelqu’un. Juste un sourire. Comme en cet instant. Tu lui laisses un temps de répit - celui d’attraper ton modèle d’appareil et de le lui mettre entre les mains. Et aussitôt, tu te remets à sourire. Tu l’observes. Tu étudies sa réaction. Tu le dissèques du regard. Il est une grenouille sur ta table d’observation. Tu essayes de comprendre comment il est fait. Avant de le laisser à nouveau. Le travail - le vrai - avant tout.
Bien sûr qu’il te faisait confiance. Il n’avait pas d’autre s choix que de te faire confiance. Tu es le professionnel et lui, le client. Le client est peut-être roi, mais il est ignard. Sinon, il ne serait pas client. Tu ne prends pas mal sa réflexion. Au contraire. Tu aurais pris mal qu’il dise autre chose, pas vrai ? Tu préfère te concentrer sur ta photo. Enfin non. Tu préfères surtout te concentrer sur lui. Sur cet inconnu qui observe ce travail. Tu es attentif. Tu guettes ses réactions. Tu le vois manquer de s’étouffer. Ton sourire s’étire un peu plus.
‘Et donc ?’ Ce mot résonne dans ta tête pendant que tu récupères ta photo pour la raccrocher au mur. Sans pour autant quitter ton client du regard. Il ne comprend pas encore tous les enjeux de ce que tu lui proposes, pas vrai ? A savoir lui, déshabillé devant lui, par ton appareil. Lui, nu, devant toi. Mais pour le moment, tu préfères ne rien ajouter. Tu préfères attendre. L’écouter. Voir ce qu’il attend de toi. Tu le sens sur la réserve. Tu sais que quoi que tu fasses, tu ne le mettras pas plus à l’aise. Autant attendre. Et agir en conséquences.
Cette fois, c’est un rire que tu ne peux pas t’empêcher de retenir. Un rire léger, discret, timide. Un rire étouffé. Mais un rire quand même. Combien de fois tu avais pu entendre cette phrase ? Combien ? Beaucoup trop. Autant être honnête avec lui, après tout, tu n’as rien à lui cacher, pas vrai Sirius ? '' C’est considéré comme un boulot. Sauf qu’actuellement, j’ai pas les moyens de me payer des modèles pro’. Donc j’peux pas vraiment vous engager, si vous voyez ce que je veux dire. Et ouais, c’payé. Pas très bien, mais ça l’est. Enfin, sur chaque vente de photos. Si j’ai le droit de les vendre. Sinon, j’vous remets juste un des sets de photos.’' Mais tu sens qu’il y a autre chose. Qu’il n’était pas encore près pour ça. Enfin, pas sans autre chose. Tu connais ce genre de personne - tu en le connais que trop bien. S’ils posent ce genre de questions, c’est qu’ils doivent avoir quelque chose derrière la tête - qu’ils attendent quelque chose. D’autant plus s’il est ami avec Ethan et qu’il n’a pas été son modèle. Tu t’interroges, Sirius, n’est-ce pas ? Tu essayes de comprendre. Tu sais que quelque chose t’échappe - tu le sens. Ca te frustre.
Enfin. Enfin le morceau est lâché. L’autre est enfin honnête envers lui-même et envers toi. Pourquoi ne l’a-t-il donc pas été dès le début ? Pourquoi passer par des chemins détournés ? Tu le sens hésiter. Et ça te plaît. Dieu que ça te plaît. Si l’on hésite, c’est qu’il y a quelque chose, quelque chose d’incertain, quelque chose de flou. Quelque chose qui te plaît, pas vrai Sirius ?
Avant de lui répondre, tu attrapes ton téléphone en vitesse et tu passes un coup de fil. ‘ Oui patron ? Mmh, oui, c’est juste pour vous dire, j’sors du stock un objectif, j’le prends pour moi. Oui, oui, on fait comme d’habitude. Nickel. A demain !’ Une petite formalité. Tu ne peux pas faire du troc pour du matériel de la boutique. Par contre, si ça devient ton matériel, voilà qui est différent. ‘Je m’appelle Sirius. Tu peux me tutoyer si tu préfères, ça ne me dérange pas. Tu ne m’en voudras pas si je fais pareil, hein. Et maintenant que j’ai réglé une petite formalité, j’dois dire que ta proposition me plaît beaucoup. J’aime ce genre d’idée. Donc j’accepte. Mais je veux être bien sûr, avant de te faire signer quoi que ce soit. Tu sais dans quoi tu t’engages. Je t’ai montré mon travail. Tu es sûr de toi ? ‘ Sûr de vouloir se retrouver nu - ou presque - devant un homme qu’il n’a rencontré qu’au détour d’un magasin inconnu ? D’un homme - toi - donc il ne sait strictement rien, si ce n’est ton nom que tu viens gentiment de lui offrir ? Et pour l’après. Il y a pensé à l’après ? Sa photo qui rejoindra sans doute celles déjà au mur. Si c’était le cas, il suffisait d’un mot, d’un geste de sa part pour que tu lui tende les papiers. Les autorisations à l’image. Pour le contrat qui vous unis à présent, il faudrait sans doute un peu plus de temps.

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 N°24 - Idée cadeau et voyage au bout de la nuit - Shura




Idée cadeau

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Shura ne comprenait pas ces artistes et leurs lubies étranges. Sans doute parce qu’il n’était pas du genre à se laisser bercer par des rêveries et qu’il se contentait des faits. Ironique pour un amant de la liberté comme lui, mais c’est ce qui crédibilise ses motivations. Il faisait de son mieux pour ne rien laisser transparaître. Si le calme semblait ambiant dans la pièce, il n’en demeurait pas moins que Shura luttait contre cette pression en constante augmentation. Cela se voyait dans son regard. Il était dur et figé dans la méfiance. Le doute était présent, mais vite évanouit puisqu’il analysait le moindre mot pour tirer sa propre conclusion. Il regardait cette photo tendue en sa direction, et il ne tiquait toujours pas car cela ne lui effleurait pas l’esprit de se retrouver en tenue d’Adam devant un objectif. Une lueur dans son regard semblait détailler le cliché dans le moindre détail pour se souvenir où. Où avait-il vu cette silhouette. Cela lui reviendra surement plus tard, quand il aura quitté cette boutique par exemple. C’est souvent ainsi chez lui. Il n’est pas très physionomiste et il retrouve que lorsqu’il arrête de chercher. Il avait rendu son cliché au photographe, laissant une interrogation planer dans l’air. Elle disait clairement qu’il voulait en savoir plus et qu’il voulait des éclaircissements. Il sentait les sous-entendus déborder dans sa voix, mais ça ne suffisait pas au slave. Il voulait des mots, il voulait des propos clairs, nets et précis. Il avait presque envie de lui dire de jouer carte sur table et d’y aller franco pour arrêter de tourner autour du pot, mais ça serait un poil brutal. Quoi que, ça ne serait pas étonnant venant de la part de Kochtcheï. Mais le but est de faire affaire, pas de se faire des ennemis. Aussi, il ravalait sa franchise pour des propos plus doux, des questions intéressées.
Il riait, et le noiraud ne voyait pas en quoi sa demande était drôle. Aussi, son regard à son égard s’était durcit, contrarié. Puis sa langue se délia après son rire étouffé et voilà des mots qui lui plaisaient plus. Au moins, il avait le mérite d’être clair. Shura avait simplement hoché la tête pour signifier qu’il avait bien entendu. Quelques secondes de silence où il continuait de payer le pour et le contre. Son regard se redéposa hasardeusement sur le cliché et il théorisait. Une hypothèse dont il était loin de se douter qu’elle était vraie, mais qui lui permettait d’anticiper ce jeu dangereux à laquelle il allait participer. « Un arrangement à l’amiable en soit… » Souffla-t-il pour signifier qu’il avait bien compris. Non, il n’était pas prêt. Mais il pouvait le faire. T’as déjà fais tellement pire, il relativisait, il essayait de se trouver une excuse. De se dire que ça ne sera jamais pire que faire la pute pour un pourri. Kochtcheï se mit à marcher lentement dans la pièce, faisant le tour à plusieurs reprises, revenant sur ses pas.

Ses pas qui l’aidaient à trouver ses repères, ses idées et ainsi ignorer la pression. Il n’avait pas de raisons de s’inquiéter. S’il se sentait vraiment en danger, il n’aurait qu’à quitter cette pièce. Le fait qu’il reste était donc une preuve qu’il ne se sentait pas encore suffisamment oppressé. Les conditions avaient été clarifiées, il n’avait plus qu’à proposer son troc. Il le paierait pour l’appareil, comme il avait prévu de le faire avant de franchir la porte. Mais pour ce qui était du supplément, il allait devoir rajouter au bout d’une autre manière. Une manière qui le dérangeait, mais il verrait bien jusqu’où il accepterait de participer à cette séance vicieuse. Le russe n’avait pas bronché, le laissant passer son coup de fil en silence. Il jouait avec son paquet de cigarette, ce dernier coincé entre ses doigts et obligé de tournoyer au fur et à mesure qu’il le tapotait sur son autre main. Une envie irrésistible de fumer le prenait, ne serait-ce que pour décompresser, mais il n’en avait pas fait la demande car il n’avait pas fini de passer ce contrat. Le revoilà à la charge et Shura faisait de son mieux pour ne pas vaciller. Il semblait imperméable, sans doute parce qu’il avait conscience dans quoi il venait de foutre les pieds. Intérieurement, il soupirait, il levait les yeux au ciel et il maudissait cette fichue manie de prendre toujours les mauvaises décisions. Extérieurement, il ne bronchait pas, il écoutait et il pensait à ce que ça pourrait lui rapporter. De temps en temps, faut bien mettre la main à la pâte pour avoir ce que l’on souhaite, non ? C’est dans cette optique qu’il digérait cet accord, bien que sa franchise ait pris les devants, encore. « Kochtcheï » avait-il commencé pour finaliser l’échange des prénoms de la manière la plus succincte possible avant de reprendre. « Absolument pas, mais j’ai pris ma décision et je suis un homme de parole. Je ne reviens pas sur celle-ci. J’ai ma petite idée sur la question, mais soit conscient que je n’ai jamais fait ce genre de chose auparavant. Donc j’ai certaine appréhension, en plus d’une expérience inexistante dans ce domaine ».

Sirius n’avait pas menti, avait joué franc jeu, Kochtcheï lui avait rendu la pareille. Et puis, c’est un prête pour un rendu, aussi vicieux soit-il, c’est une forme de contrat honnête. Personne ne le connaissait, personne n’avait jamais vu ce qu’il y avait sous cette chemise et cette veste –hormis quelques rares personnes passées et futures-, donc il se disait que personne n’allait le reconnaître. C’est sa meilleure carte, et il espérait pouvoir la conserver le plus longtemps possible. « C’est d’accord, mais tu les garderas pour toi ». Il y avait une limite à son accord. Hors de question de vendre son image à de parfaits inconnus, il ne fallait pas pousser mémé dans les orties non plus.
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 N°24 - Idée cadeau et voyage au bout de la nuit - Shura



Idée cadeau et Voyage au bout de la nuit

Vous venez de deux mondes différents. ••• Tu le sens. Il ne comprend pas les sous-entendus que tu es entrain de lui faire. Il ne regarde pas ta photo comme il devrait le faire. Pour savoir s’il est prêt à le faire, il doit s’imaginer à la place du modèle. Est-il vraiment prêt à le faire ? C’est la question qu’il doit se poser. Mais après, tu n’es pas lui. Tant qu’il joue vraiment le jeu jusqu’au bout, ça te va. Tu l’as prévenu des règles du jeu. Tu as été clair. Tu lui as tout présenter. Ce n’est plus de ton ressort. De toute façon, peu t’importe. Ce n’est pas la personne qui t’intéresse. Enfin, pas dans son entièreté. C’est surtout son corps que tu aimes. Son histoire - son vécu - t’intéresse aussi. Un peu. Moins. Mais un peu quand même. Parce que c’est ça qui te permettra de trouver une idée de mise en scène. Une histoire à raconter dans ton cliché. Plus qu’une histoire, une émotion. Parce que c’est ce que tu cherches. Transmettre des émotions. Faire ressentir des choses aux personnes qui regardent tes photos. Qu’elles rentrent en résonnance avec des choses passées chez chacun. Tu es contradictoire Sirius. Tu ne t’intéresses pas à qui sont tes modèles, mais tu t’intéresses à ce que tes photos vont faire chez de parfaits inconnus. Va falloir bosser là-dessus quand même.
Tu sens que ton rire est mal passé. Tant mieux. Tu t’es intéressé à lui parce qu’il semble dégager quelque chose. Ce regard le confirme. Reste à finir de déterminer quoi. Et assez vite. Mais pour ça tu ne t’en fais pas. Tu es assez bon pour cerner les gens. Tu n’as aucune délicatesse avec eux, certes et tu es incapable d’être bon juge de tes propres limites, mais tu arrives à voir assez clair au travers des autres. T’as jamais vraiment compris pourquoi d’ailleurs. Sans doute parce que gosse, t’as passé le plus clair de ton temps à observer les gens. Tu n’avais que ça à faire aussi, il faut dire. Un arrangement à l’amiable en soit… Tu souris à l’entente de cette phrase. Que tu aimes entendre ces mots. Il a compris donc. Tant mieux. La situation te convient parfaitement sur le papier. A voir ce que cela donnerait en pratique. Ce n’est pas parce que son corps t’intéresse qu’il rendra bien une fois fixé sur le papier. T’en as connu des gens incapable de faire ce qu’ils devaient devant un appareil.
Kochtcheï. Son nom résonne dans la salle. Il résonne dans ta tête. Tu te demandes bien de quelle origine c’est. Probablement Europe de l’Est, vu le nombre de consonne qui s'enchaînent. Tu lui demanderas à l’occasion. Peut-être. Ou pas. Tu t’en fous dans le fond. ‘Ne t’en fais pas. J’ai l’habitude de travailler avec des débutants. Je préfère ça aux modèles formatés. Même si je me rends compte que j’arrive pas à faire ce que je veux, j’te filerai quand même l’objectif.’ Parce que t’as conscience que ça ne sera sans doute pas parfait. Voir même loin de là. Mais tu t’en fous. Les fêlures, les ratés, les échecs. C’est ça qui te fait vibrer ça. C’est ça que Kot… Koch… Kochet… Que Cheï - ça au moins, tu sauras prononcé - doit comprendre. Et t’en doutes pas, il le comprendra.
Et ben voilà. Il avait accepté. On peut voir un putain de sourire sincère - pour une fois - sur ton visage. T’es vraiment heureux de la tournure de la situation. Voilà bien longtemps que tu n’avais pas trouvé de nouveau modèle. ‘Nickel. Je te propose de passer en caisse pour l’appareil. L’objectif, je te le donnerai à la fin de la séance. Si tu veux bien me donner son numéro, je te donne le mien, comme ça on fixe une date. Et ça me laisse le temps de préparer les documents de droits à l’image. Il me faudra juste une liste des choses que tu refuses de faire. Que je saches vers quoi m’orienter comme thématique. Si tu peux me donner quelques info’ sur toi aussi...' Normalement, tu ne demandes pas ce genre de chose. Parce que tu apprends à connaître ton modèle par son corps. Mais à circonstances exceptionnelles, mesures tout autant exceptionnelles. Le travail serait vite fait et bien fait ! Foi de Sirius !
Une fois l’achat effectué, tu ranges l’appareil dans un sac que tu tends à ton nouveau modèle - il est un peu tôt pour parler d’ami. Puis tu quittes le contoire pour lui ouvrir la porte du magasin. ‘A très bientôt’. Tu l’espères. Tu le sais même. Vous serez amené à vous revoir, tu le sens. Pas seulement pour cette histoire de séance photos. Il y aura d’autres occasions.Tu le sais. A défaut, tu l’espères.
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Oh si, il comprenait. Seulement, c’était sa plus grande faille, sa plus grande faiblesse. Son corps racontait son histoire. Via les grades qu’étaient ses tatouages usés, via les cicatrices qui parsemaient sa peau, via sa façon de s’habiller, de s’entretenir et de prendre soin de lui malgré tout. Ironique venant d’une tête brûlée comme lui qui aime le danger, d’être aussi accroc à la propreté et à la pudeur. Ce n’était pas de l’art, ce n’était pas par passion, ce n’était pas par beauté qu’il avait ces fresques sur sa chair. C’était par devoir, par mémoire. Pour se souvenir d’où il vient et où il va. Poser ainsi, il ne l’avait jamais fait. Mais il voyait à travers les photos que son identité pouvait être masquée. Qu’elle pouvait demeurer cachée et ainsi, être seulement un tableau que l’on pourrait admirer de loin. C’est du moins ainsi qu’il se réconfortait. Car il ne voulait pas partir d’ici les mains vides, pas après s’être donné la peine de faire le déplacement. Allons bon, et si tout ceci n’aura servi à rien ? Si finalement, il ne lui faisait pas ce cadeau ? Shura ne serait pas malheureux. Il en est incapable. Il baigne depuis sa naissance dans le malheur pour être finalement inhiber de ce dernier. Seul une situation bien pire que son vécu pourrait déclencher cette tristesse. Et pour le moment, il n’en avait trouvé aucune. Ethan ne sera pas une exception. C’est ainsi. Les humains sont programmés pour tomber amoureux, faire des bébés, fonder une famille et se déchirer une fois leur devoir de reproduction réalisé. C’est scientifiquement prouvé, ce n’est pas misogyne car c’est valable aussi pour ceux qui décident d'adopter pour probleme d’emboitement. C’est aussi pour cette raison que Kochtcheï ne voulait pas admettre qu’il était amoureux. En faites, il n’était même pas sur. Il éprouvait un goût amer, un goût de faute sur ses propres idéaux qui le révulsait.
Mais qui le berçait aussi. Le changement, il ne voyait que ça. Il était amer, presque inintéressant et c’est pour ça qu’au fond, il était resté un adulescent volage. Il reprend une grande inspiration, cessant de marcher dans la boutique une fois que le vendeur avait raccroché son téléphone. Puis il avait eu le culot de se moquer et son regard s’assombrissait.

Voilà.

Voilà pourquoi il détestait se montrer à nue, voilà pourquoi il était si renfermé à ce sujet, voilà pourquoi il ne voulait pas qu’on le voit dans son plus simple appareil. Pour ces rires. Ces insupportables notes, cette mélodie je-m’en-foutiste. Il les détestait, car ils avaient le don de le mettre mal à l’aise et de l’encourager à s’enfermer dans sa bulle d’avantage. On l’avait toujours juger sur son aspect rachitique, toujours malade, toujours pâle, toujours maigrichon, sous prétexte que parce qu’il n’était pas un tas de muscle, il ne serait pas capable de tenir une arme. Mais il a prouvé le contraire. Il a prouvé que c’était un avantage. Qu’il était passe-partout, qu’il n’a pas eu besoin d’user de la force pour tuer un ambassadeur allemand puisqu’une balle dans le crâne avait suffit. Qu’il en avait plus dans la cervelle que dans les bras, et que c’est pour cette raison qu’il avait commis le plus gros casse à l’époque. Qu’il arrivait à se défiler de la justice parce qu’il connaissait les droits de l’hommes et les lois de son pays par coeur à passer des heures dans la bibliothèque à lire Chestov, Tolstoï et Dostoïevski à défaut de pouvoir étudier dans une grande université. Même pour ça, il avait été obligé de se planquer parce que son père ou sa mère ne lui foutait pas la paix et ne lui laissait pas le temps de se reposer en voyant le talent dont il était doté. Il pourrait le déchirer, il pourrait lui faire une belle démonstration d’analyse psychologique sur ce vendeur perfide. Perfide était le mot juste, surtout depuis quelque seconde où il avait fait une chute libre dans son estime à cause de quelques ricanements. Il pourrait perdre dix minutes de sa précieuse vie pour le descendre et lui montrer que ça ne servait à rien de jouer au plus malin avec lui sous prétexte qu’il avait l’avantage du terrain.

Mais au lieu de ça, il avait soupiré et cette fois-ci, Shura ne s’était pas privé pour lever les yeux au ciel. Il serrait les dents, pester en silence et se concentrer sur l’essentiel. Sur ce pacte qu’il signait avec un inconnu. Pas besoin de lui faire savoir plus, il avait compris. Il sait dans quoi il mettait les pieds. Lui répétait ne servait à rien d’autre qu’à nourrir son doute et son envie de faire demi-tour. “Parfait alors...” avait-il simplement prononcé en le suivant du regard. Il avait fait rapidement signe de la tête pour confirmer sa proposition, et il l’avait suivi jusqu’au comptoir sans dire un mot de plus. Du moins, pas avant qu’il lui fasse une liste de proposition. A son tour de laisser un rictus pousser sur ses lèvres. Au moins, ce vendeur avait le mérite d’être bavard pour compléter son incapacité naturelle à alimenter une conversation. Il avait plongé la main dans la poche intérieur de sa veste, sortant ainsi son portefeuille. Un pliable au recoin usé, en cuirs et qui devait être sûrement aussi vieux que son départ de Russie. Shura à pour habitude de payer en liquide. Tout simplement parce que, lorsqu’on lui achète sa came, c’est pas par chèque qu’on le règle. Ou du moins, très rarement. Il avait déposé la somme exacte. Une maigre liasse, mais avec de grosse coupure qui couvrait les premiers frais. Puis, il avait repris tout en rangeant son matériel. “Si tu veux, mais ça aussi tu le gardes pour toi. 018475699, je t’enregisterais au premier message envoyé. Quand à ce que je ne veux pas faire … J’sais pas. Sur l’tas, j’ai pas trop d’idées. Pas le visage, c’est tout ce que j’te demande pour l’instant. J’tiens à mon anonymat”. Il n’avait rien dit de plus parce qu’il n’y avait rien à dire de plus. Il s’était contenté de prendre son emplette une fois payée et vérifier si tout s’y trouvait bien -vieille habitude, qu’il n’y ait pas de méprise-. Puis, il s’était dirigé vers la porte et il était sortit en prononçant vaguement un “A bientôt” qui ne débordait pas de sincérité tout comme il ne sentait pas le mensonge. Un bientôt simple, sans fioriture et relativement plat. De toutes façons, il se doutait bien qu’il avait mis les pieds dans quelque chose qui allait encore le foutre mal à l’aise.
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